Le gaspillage d’argent public ne ressemble presque jamais à un scandale. Pas de valise de billets, pas de marché truqué. Juste un tournevis à cinq euros qu’on vous refuse le matin, et un iMac à trois mille euros qu’on accorde l’après-midi, sans broncher. J’ai passé neuf ans à regarder ça de très près, dans un lycée public, une clé à molette dans une main et un formulaire dans l’autre.
J’étais agent technique de catégorie C : le bas de la grille, et le cœur du réacteur. Celui qu’on appelle quand le chauffage lâche en décembre, quand une porte coupe-feu ne ferme plus, quand l’eau coule là où elle ne devrait pas. Cette position a un privilège rare : on voit tout, et personne ne se méfie de vous. Voici quatre exemples de dérives de la fonction publique que j’ai vécus, et surtout — c’est le plus intéressant — l’explication de pourquoi elles se reproduisent chaque année.
1. Un tournevis à cinq euros refusé, un iMac à trois mille euros accordé
C’est l’exemple qui résume tout. J’avais besoin d’un tournevis. Un vrai, pas celui du kit à douze embouts qui se tord au troisième vissage. Cinq euros. Refusé. La même période, un iMac à trois mille euros passait sans qu’une seule question ne soit posée.
Ce n’est pas de la bêtise. C’est de la comptabilité.
Pourquoi le petit matériel est-il si difficile à obtenir ?
Parce que le petit achat et le gros achat ne sortent pas de la même poche. Le consommable du quotidien pèse sur le budget de fonctionnement, celui qu’on surveille euro par euro. L’équipement lourd relève de l’investissement, souvent financé par la collectivité de rattachement, sur une enveloppe distincte — et parfois fléchée, c’est-à-dire dépensable pour cet usage précis ou pour rien.
Résultat : refuser cinq euros est une preuve de bonne gestion. Accepter trois mille euros est une preuve de modernisation. Les deux décisions sont défendables en réunion. Aucune des deux ne regarde le résultat concret : un homme payé pour réparer, qui ne peut pas réparer.
2. Cent ordinateurs allumés tout l’été dans des salles vides
Juillet, août. Les élèves sont partis, les professeurs aussi. Les salles informatiques sont fermées à clé. Et derrière ces portes, cent ordinateurs tournent, écrans compris, semaine après semaine, sans qu’un seul être humain ne les regarde.
La question qu’on me pose toujours est : « pourquoi personne ne les éteint ? » La vraie réponse est plus dérangeante qu’un simple oubli. Éteindre ces machines n’était la mission de personne. Ce n’était écrit dans aucune fiche de poste, ce n’était inscrit dans aucune procédure de fin d’année, et la personne qui aurait eu les clés n’avait pas l’autorisation, quand celle qui avait l’autorisation n’avait pas les clés.
Le gaspillage d’argent public, ce n’est presque jamais quelqu’un qui gaspille. C’est une dépense dont personne n’est propriétaire.
« Moi, fonctionnaire — Neuf ans dans les coulisses d’un lycée public »
3. Un internat qui s’effondre après dix alertes ignorées
Celui-là ne fait plus rire. J’ai signalé, par écrit, que l’internat se dégradait. Une fois. Deux fois. Dix fois. Chaque signalement a été reçu, enregistré, classé. Et puis un jour, la structure a cédé. Le onzième signalement, ce n’est pas moi qui l’ai fait : c’est le bâtiment.
Le coût réel de la non-décision
C’est la forme de gaspillage la plus coûteuse, et la moins visible dans les comptes : ne pas décider ne coûte rien aujourd’hui et coûte tout demain. Une intervention préventive se chiffre en centaines d’euros et n’apparaît nulle part. Une remise en état après sinistre se chiffre en dizaines de milliers, et devient un « imprévu ». Personne n’est sanctionné pour un imprévu. Beaucoup le seraient pour une dépense anticipée jugée inutile.
4. Une chorale accordée, un enterrement refusé
Ici, il ne s’agit plus d’argent, mais la logique est identique — et c’est ce qui rend la chose insupportable. Une autorisation d’absence pour une chorale : accordée. Une autorisation d’absence pour un enterrement : refusée.
Les deux décisions sont sorties du même bureau, avec le même tampon, dans le même respect scrupuleux du règlement. Parce que le règlement prévoit un cas et pas l’autre. Le tampon ne juge pas : il vérifie qu’une case existe. Quand la case n’existe pas, le bon sens n’a aucun recours.
Pourquoi ces dérives de la fonction publique recommencent chaque année
C’est la vraie question, et elle mérite mieux que « les fonctionnaires sont mauvais ». En neuf ans, j’ai vu trois mécanismes revenir sans exception.
Le budget qu’on ne dépense pas est un budget qu’on perd
Économiser est puni, pas récompensé. Un service qui rend des crédits en fin d’exercice envoie un signal simple à qui prépare le budget suivant : il en demandait trop. L’année d’après, on lui en donnera moins. La conséquence est mécanique — on dépense ce qui reste, parfois pour de vraies priorités, parfois pour ce qui est disponible au catalogue en novembre.
La règle protège celui qui l’applique
Dire oui hors procédure, c’est engager sa responsabilité personnelle. Dire non dans les règles, c’est être irréprochable, même quand le résultat est absurde. Face à ce calcul, le « non » est presque toujours l’option rationnelle pour celui qui décide. Le coût du « non », lui, est payé par quelqu’un d’autre : l’agent qui ne peut pas travailler, l’élève qui a froid, le bâtiment qui se dégrade.
Personne n’est propriétaire du problème
Entre celui qui constate, celui qui signale, celui qui arbitre et celui qui paie, il y a quatre personnes et souvent trois administrations. Chacune fait correctement sa part. Le problème, lui, n’appartient à personne — et il traverse les années intact.
Le bore-out : l’autre gaspillage, celui des compétences
On parle beaucoup du gaspillage de matériel. On parle très peu de l’autre, qui coûte pourtant bien plus cher : des gens compétents, payés, disponibles — et priés de ne rien faire.
Le bore-out dans la fonction publique, c’est l’épuisement par le vide. Ce n’est pas du repos : c’est passer ses journées à attendre une autorisation pour une tâche qu’on sait faire depuis vingt ans. J’avais exercé deux décennies dans le bâtiment avant d’entrer dans un lycée. Savoir réparer et ne pas avoir le droit de réparer use un homme plus sûrement que la charge de travail.
Ce n’est pas un livre contre les fonctionnaires
Il faut être clair, parce que le sujet est inflammable. Les gens que j’ai croisés en neuf ans n’étaient ni paresseux ni malhonnêtes. J’ai vu des agents rester tard sans le compter, des gestionnaires se battre pour obtenir trois fois rien, des professeurs avancer de leur poche.
Le problème n’est pas la qualité des hommes. Il est dans un système qui rend la décision absurde plus sûre que la décision utile. C’est un livre sur des hommes compétents enfermés dans un système absurde — et c’est justement parce qu’on aime le service public qu’il faut raconter ce qui ne va pas.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un agent technique de catégorie C ?
C’est le premier niveau de la grille de la fonction publique : les métiers d’exécution et de terrain. Dans un lycée, l’agent technique entretient et répare les bâtiments, les réseaux, le chauffage, l’électricité — tout ce qui doit fonctionner pour que les cours aient lieu.
Ces exemples de gaspillage sont-ils réels ?
Oui. Tout ce qui est raconté ici a été vécu pendant mes neuf années en lycée public. Les lieux et les personnes sont anonymisés, y compris moi : j’écris sous le nom de plume de François Ballande. Les situations, elles, ne sont pas retouchées.
Où lire la suite ?
Ces quatre exemples sont un aperçu. Le livre en contient neuf années. Vous pouvez recevoir gratuitement trois chapitres complets par e-mail, ou découvrir la présentation du livre et les illustrations. Les journalistes trouveront le kit presse ici.