François Ballande n’est pas mon nom. C’est un nom de plume, choisi pour pouvoir raconter neuf ans de fonction publique sans mettre en danger ni mon avenir, ni celui des gens que j’ai croisés. Ce n’est pas confortable d’écrire un témoignage masqué : on vous soupçonne aussitôt d’inventer. Voici donc, honnêtement, pourquoi je le fais — et ce que ça change, ou non, à ce que vous allez lire.
Pourquoi un fonctionnaire hésite à témoigner
Il existe très peu de témoignages de terrain sur la fonction publique. Beaucoup de tribunes d’experts, beaucoup de rapports, très peu de récits écrits par ceux qui tiennent la clé à molette. Ce n’est pas un hasard : trois freins se cumulent, et chacun suffirait à faire taire quelqu’un.
L’obligation de réserve
Un agent public n’a pas la même liberté d’expression publique qu’un salarié du privé. Il est tenu à une obligation de réserve et à une discrétion professionnelle, dont les contours ont été largement dessinés par la jurisprudence plutôt que par un article de loi unique. Je ne suis pas juriste et ce texte n’est pas un conseil juridique : je constate simplement que, pour un agent, la question « ai-je le droit de raconter ça ? » n’a pas de réponse évidente — et que le doute, à lui seul, produit le silence.
La peur du placard
On ne licencie pas un fonctionnaire titulaire. On peut, en revanche, le vider de son travail. J’ai décrit ce mécanisme en détail dans mon article sur le bore-out dans la fonction publique : les missions se raréfient, les réunions se tiennent sans vous, le poste existe encore mais ne contient plus rien. Quand on sait que cela peut arriver, on réfléchit à deux fois avant de signer un livre de son vrai nom.
Le risque de faire reconnaître les autres
C’est le frein dont on parle le moins, et c’est pourtant celui qui a pesé le plus lourd. Me nommer, c’est nommer mon établissement. Nommer mon établissement, c’est rendre identifiables des dizaines de collègues qui n’ont rien demandé — y compris ceux que j’estime, et ils sont nombreux. Mon anonymat protège d’abord les autres.
Ce que le pseudonyme protège, et ce qu’il ne protège pas
Un nom de plume protège une identité. Il ne protège pas d’un mensonge. Si j’inventais, le pseudonyme ne me sauverait de rien : il suffirait qu’un seul détail sonne faux pour qu’un lecteur du métier le repère immédiatement. Les gens du bâtiment et les agents de collectivité sont les lecteurs les plus impitoyables qui soient sur ces sujets.
Ni règlement de comptes, ni langue de bois : le témoignage d’un homme qui aime le service public et le défend, justement, en racontant ce qui ne va pas.
« Moi, fonctionnaire — Neuf ans dans les coulisses d’un lycée public »
Comment anonymiser sans trahir la vérité
C’est la vraie difficulté technique d’un témoignage de ce genre. Voici la règle que je me suis fixée, et que le lecteur est en droit de connaître.
- Ce que j’ai modifié : mon nom, le nom de l’établissement, les noms des personnes, et tout détail qui permettrait de localiser les lieux.
- Ce que je n’ai pas touché : les situations, les décisions, les montants, les enchaînements. Un tournevis à cinq euros refusé reste un tournevis à cinq euros refusé. Cent ordinateurs allumés tout l’été restent cent ordinateurs.
- Ce que je me suis interdit : fusionner plusieurs personnes en un personnage commode, ou grossir un chiffre pour l’effet. C’est tentant, et c’est exactement ce qui transforme un témoignage en fiction.
Autrement dit : l’identité est floutée, les faits ne le sont pas. Vous trouverez quatre de ces faits détaillés dans mon article sur le gaspillage d’argent public dans un lycée.
Pourquoi témoigner quand même
La question mérite d’être posée : si c’est risqué et inconfortable, pourquoi le faire ?
Parce que le débat public sur la fonction publique se tient presque toujours entre deux camps qui ne connaissent pas le terrain. D’un côté, ceux qui expliquent qu’il y a trop de fonctionnaires et qu’ils ne travaillent pas. De l’autre, ceux qui refusent d’admettre le moindre dysfonctionnement de peur de donner des armes aux premiers. Entre les deux, il n’y a personne pour dire simplement ce qui se passe dans un couloir de lycée un mardi matin.
Je pense qu’on défend mieux le service public en racontant ce qui ne va pas qu’en le taisant. Le silence ne protège pas l’institution : il laisse le terrain à ceux qui la caricaturent.
Ce que ce témoignage n’est pas
Il faut le dire clairement, parce que le sujet est inflammable et que le titre du livre peut prêter à confusion.
Ce n’est pas un règlement de comptes. Je n’ai personne à abattre, et les rares personnes qui pourraient se reconnaître ne sont pas nommées. Ce n’est pas non plus un livre contre les fonctionnaires : j’en étais un, et j’ai vu autour de moi des gens compétents, honnêtes et souvent épuisés de se battre pour obtenir trois fois rien. C’est un livre sur des hommes compétents enfermés dans un système absurde — la nuance est tout le sujet.
Questions fréquentes
Un fonctionnaire a-t-il le droit d’écrire un livre ?
La liberté d’expression existe, mais elle s’exerce pour un agent public dans le cadre d’une obligation de réserve et de discrétion professionnelle. Les contours dépendent du poste, du ton et de ce qui est révélé. Un agent qui envisage d’écrire a tout intérêt à se renseigner auprès d’un syndicat ou d’un juriste plutôt que de se fier à un article de blog — celui-ci compris.
Comment savoir si ce témoignage est authentique ?
Vous ne pouvez pas vérifier mon identité, c’est vrai. Vous pouvez en revanche juger la cohérence technique du récit : les procédures, les circuits de décision, les délais, la manière dont un budget se construit. Quiconque a travaillé dans un établissement public reconnaîtra tout de suite si ça sonne juste ou non.
Peut-on vous contacter ?
Oui. Les journalistes trouveront le kit presse et un contact ici ; les interviews sont possibles par écrit ou sous pseudonyme. Les lecteurs qui veulent lire avant d’acheter peuvent recevoir trois chapitres gratuits par e-mail.