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Bore-out dans la fonction publique : l’épuisement par le vide

Le bore-out, c’est l’épuisement par le vide : être payé, disponible, compétent — et n’avoir rien à faire. On imagine que c’est confortable. C’est le contraire. J’ai passé neuf ans comme agent technique dans un lycée public, après vingt ans dans le bâtiment, et j’ai découvert là quelque chose que je n’avais jamais connu sur un chantier : la fatigue de ne pas travailler.

Sur un chantier, une journée difficile vous casse le dos. Dans une administration, une journée vide vous casse autre chose, et ça ne se voit sur aucune radio.

Qu’est-ce que le bore-out ?

Le bore-out est un syndrome d’épuisement professionnel provoqué par l’ennui et le manque de travail signifiant, par opposition au burn-out, qui vient de la surcharge. Le terme s’est diffusé à partir des années 2000 pour décrire des salariés sous-occupés, mis à l’écart ou privés de missions, qui développent les mêmes symptômes que leurs collègues surmenés : fatigue, perte d’estime de soi, repli, parfois dépression.

Bore-out ou burn-out : quelle différence ?

Le burn-out brûle par l’excès, le bore-out érode par l’absence. Le premier suscite de la compassion : on comprend qu’un homme écrasé de travail s’effondre. Le second suscite de l’incrédulité, voire de la moquerie — « tu es payé à ne rien faire, de quoi tu te plains ? ». Cette incompréhension fait partie de la souffrance : elle empêche d’en parler.

Le bore-out, ce n’est pas de la paresse

C’est même exactement l’inverse. Un paresseux savoure une journée vide. Un homme en bore-out la subit, parce qu’il sait faire, qu’il veut faire, et qu’on l’empêche de faire. La compétence inemployée ne s’endort pas : elle tourne à vide et finit par se retourner contre celui qui la possède.

Pourquoi le bore-out frappe particulièrement la fonction publique

Il n’existe pas de statistique fiable sur le sujet, et il faut se méfier des chiffres qui circulent. Mais neuf ans d’observation depuis le bas de la grille m’ont montré trois mécanismes qui rendent le terrain particulièrement propice.

On ne peut pas vous licencier, mais on peut vous vider

La sécurité de l’emploi est une protection réelle. Elle a un effet secondaire méconnu : quand un agent dérange, devient encombrant ou pose des questions gênantes, on ne le renvoie pas. On le contourne. Les missions se raréfient, les réunions se tiennent sans lui, les dossiers passent à côté. Personne n’a rien décidé de brutal. Le poste existe toujours. Il ne contient simplement plus rien.

L’attente d’autorisation comme mode de fonctionnement

C’est la forme la plus courante, et la plus absurde. Le travail existe. Il est visible, urgent parfois. Mais il faut une validation, un devis, un accord de la collectivité, une ligne budgétaire disponible. Alors on attend. Savoir réparer et ne pas avoir le droit de réparer use un homme plus sûrement que la charge de travail.

Je réparais ce que l’administration cassait. Le reste du temps, j’attendais l’autorisation de réparer.

« Moi, fonctionnaire — Neuf ans dans les coulisses d’un lycée public »

Le placard n’est pas toujours une punition

On imagine le placard comme une sanction organisée. Le plus souvent, c’est un oubli. Un service se réorganise, une mission est transférée, un chef change — et un agent se retrouve rattaché à une case que plus personne ne consulte. Il n’y a pas de méchant dans cette histoire. C’est précisément ce qui la rend si difficile à combattre : on ne peut pas demander réparation à un organigramme.

À quoi ressemble une journée de bore-out

Elle commence normalement. Vous arrivez à l’heure, en tenue, avec vos outils. Vous faites votre tour. Vous repérez trois choses à faire. Vous les signalez. On vous répond qu’il faut attendre l’accord. Vous attendez.

Le plus dur n’est pas l’inaction : c’est de devoir avoir l’air occupé. Vous apprenez à faire durer une tâche de vingt minutes sur deux heures. Vous nettoyez un local déjà propre. Vous vérifiez une installation que vous avez vérifiée la semaine dernière. Vous développez, sans le vouloir, un art de survivre au vide — et vous comprenez pourquoi certains collègues, arrivés avant vous, ont l’air d’être devenus des fantômes.

Le bore-out est aussi du gaspillage d’argent public

On parle beaucoup du gaspillage de matériel : le tournevis à cinq euros refusé pendant qu’un iMac à trois mille euros est accordé, les cent ordinateurs allumés tout l’été dans des salles vides. On parle beaucoup moins de l’autre, qui coûte pourtant bien plus cher : des salaires versés à des gens compétents pour un travail qu’on les empêche de faire.

Ce gaspillage-là n’apparaît dans aucune ligne budgétaire. Il ne déclenche aucun audit. Il est pourtant le plus scandaleux, parce qu’il détruit deux choses à la fois : de l’argent et des hommes.

Ce que le vide fait à un homme

Il faut le dire sans dramatiser, parce que c’est réel. Quand votre métier est votre fierté — et pour un homme du bâtiment, réparer est une fierté — être privé de l’exercer attaque quelque chose de profond. Vous commencez par vous agacer. Puis vous vous résignez. Puis vous vous demandez si le problème, finalement, ne serait pas vous.

C’est le moment le plus dangereux : celui où l’on retourne contre soi une situation qu’on n’a pas créée.

Que faire si vous vous reconnaissez ?

Je ne suis ni médecin ni juriste, et ce témoignage ne remplace aucun avis professionnel. Quatre réflexes m’ont paru utiles, et ils sont accessibles à tout agent.

  • Écrire, toujours. Un signalement oral n’existe pas. Un e-mail daté, oui. C’est vrai pour une fissure dans un mur comme pour une mission qu’on vous retire.
  • Parler à la médecine du travail. C’est son rôle, elle est tenue au secret, et elle peut agir sur l’organisation du poste.
  • Se rapprocher d’un représentant du personnel. Une situation isolée se conteste mal ; une situation documentée et connue, beaucoup mieux.
  • Ne pas rester seul avec ça. L’ennui au travail est un sujet dont on a honte — et cette honte est précisément ce qui le fait durer.

Questions fréquentes sur le bore-out

Le bore-out est-il reconnu comme maladie professionnelle ?

Il n’existe pas de tableau de maladie professionnelle consacré au bore-out. Les conséquences (état dépressif, troubles anxieux) peuvent en revanche être constatées médicalement. C’est un point à aborder avec la médecine du travail plutôt que sur un forum.

Le bore-out ne touche-t-il que les fonctionnaires ?

Non, il existe dans le privé comme dans le public. Mais la stabilité de l’emploi public crée une configuration particulière : on ne se sépare pas d’un agent devenu encombrant, on le neutralise — et il peut rester des années dans cet état.

Ce témoignage est-il réel ?

Oui. Tout vient de mes neuf années comme agent technique de catégorie C dans un lycée public. Les lieux et les personnes sont anonymisés, moi compris : j’écris sous le nom de plume de François Ballande. Les situations ne sont pas retouchées.

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